Ce sont quelques notes de réflexion présentées par Albert Piette et pouvant contribuer au projet d'une anthropologie existentiale.

Mes travaux sur la distraction (sur base d’images photographiques) s’intéressaient à des choses sans importance, des détails de la vie sociale, des petits regards, des petits gestes, ceux qui n’ont rien à voir avec l’action principale. Ce sont ces regards et ces gestes qui ne sont pas en situation partagés par les hommes. Ils s’inscrivent ainsi en confrontation directe avec l’opération des sciences sociales, sociologiques ou ethnologiques, qui se focalisent sur ce qui est important pour une société, un monde, une situation et donc sur ce qui est partagé par les acteurs principaux. Le mode mineur, c’est justement la distraction non remarquée, regards et gestes périphériques, pensées vagabondes, c’est-à-dire beaucoup de choses de la vie en société. Le mode mineur n’est ni une action générale, ni un type particulier d’activités. Il constitue une modalité spécifique par laquelle une situation sociale se déploie nécessairement dans l’espace-temps où deux ou plusieurs personnes se trouvent en coprésence. Que celles-ci le veuillent ou non, le mode mineur en temps que modalité de déroulement de l’action, atténue, ou, plus précisément amortit selon des degrés variables l’enjeu de sens associé à la situation en question, sans la transgresse et sans en générer un autre. L’effet de mode mineur et sa nécessité apparaissent d’emblée comme évident lorsque l’on imagine son absence dans une situation sociale. Nous faisons donc l’hypothèse selon laquelle toute situation, qu’elle mobilise des compétences incorporées ou des stratégies de gain, qu’elle privilégie un enjeu de communication et de contrôle des expressions verbales et non verbales, qu’elle concerne directement et explicitement l’exécution d’une règle, ou encore qu’elle soit activement et volontairement en recherche d’une définition, est toujours déjà imprégnée par le mode mineur. Cet intérêt sur le reste est anthropologiquement central. Il s’inscrit dans un vrai projet d’une anthropologie existentiale, en suivant le vocabulaire heideggérien qui distingue la capacité « existentielle » de prendre en main qui il est et ce qui advient, par exemple face à l’épreuve de la mort, et la compréhension « existentiale » qui vise à des dégager des caractéristiques générales de la manière humaine d’exister. L’anthropologie existentiale est à la fois empirique, nous disons phénoménographique, fondée sur des observations et des descriptions rapprochées des êtres, et générale dans sa recherche de propriétés spécifiques à l’être humain et/ou communes avec d’autres êtres ou espèces.

L’analyse du mode mineur suppose donc une position d’observateur qui permette de saisir les enjeux d’une situation et aussi les restes. D’un point de vue méthodologique, le mode mineur renvoie à une observation rapprochée selon un découpage entre pertinence et non pertinence, de l’être ici maintenant, capable de faire ce qu’il faut faire et en même temps, tout en continuant à faire les choses qu’il faut, d’être distrait, de penser à autre chose, de faire autre chose en même que cette activité principale se déploie quand même avec ses enjeux. C’est ainsi que le mode mineur est le résultat d’une observation photographique avec des silhouettages sur calque qui nous fait voir la stratification, la modalisation interne à l’intérieur même de l’acte d’exister, ainsi que la hiérarchie des gestes et des mouvements. C’est d’une certaine façon aussi une phénoménographie de la perception qui permet d’observer, dans le flux des instants, les repères et les indices implicites, les fragments d’attention, les objets d’obsession et aussi ces détails sans importance, ceux qui sont là, aussi vite mis entre parenthèses, les choses, les personnes ainsi mis à l’état de détail.

De ce point de vue méthodologique, il ressort un enjeu important que j’ai associé au terme de phénoménographie dont l’objectif général est l’observation des caractéristiques gestuelles et cognitives, des êtres. L’entité la moins connue des sciences sociales n’est - elle pas l’existant, l’étant, celui qui est présent, là en situation. Nous sommes directement confronté au risque atomistique, monadologique, si souvent critiqué et évité en sciences sociales, préférant d’emblée articuler le vécu existentiel au schème relationnel : le rapport à autrui, le rapport social, l’interaction, la relation, le face-à-face, l’intersubjectivité, la conscience ou l’intention de, sans oublier les notions de culture-société. Ce n’est pas d’abord, pensons-nous, la relation, ni même l’action qui devient notre objet d’analyse, mais les êtres qui l’effectue, qu’il convient de suivre, de situation en situation, dans ses diverses activités. Car a-t-on déjà vu une action toute seule, sans qu’elle soit portée par des êtres? Nous proposons donc une suspension méthodologique du lien comme objet d’observation impliquant d’emblée la construction et la sélection des données en fonction de ce qui est partagé et important pour les gens. Nous ne doutons pour autant du « sens social » des êtres, nous pourrons le suivre et se déployer à partir de ceux-ci. Par ailleurs, il n’est pas une surprise puisqu il est présent au cœur de la plupart des espèces vivantes et aussi au plus bas de l’échelle évolutionnaire.

Partir des êtres ou des étants permettre de les observer de manière égale ou équitable, dans leurs différences, qu’ils soient des hommes, des animaux, des dieux ou, de les suivre au plus près d’eux, bien sûr quand ils s’approchent, se croisent, interagissent, mais aussi quand ils sont séparés dans leur mouvement ou leur bouillonnement intérieur. C’est l’enjeu de l’anthropologie existentiale, centrée sur l’être, c’est-à-dire le reste fondamental des sciences sociales, dont l’existence résiste dans ses singularité, ses hésitations, ses indéterminations, sa fluidité. Ce sont de ces variations interindividuelles qu’il faudrait partir, qu’il faudrait suivre à travers des multiples observations.

Le principe de se rapprocher du vécu, de la vie et du réel dans sa richesse est un fait classique des recherches en ethnologie, en sociologie et aussi en philosophie. Malinowski lui-même prône l’attention au réel, Mauss veut une science concrète, l’interactionisme de Chicago ambitionne de s’intéresser à la singularité des vies. Mais, comme nous l’avons déjà montré, l’opération de recherche, du regard sur le terrain à l’écriture finale, est caractérisée par une nécessaire sélection des données au nom de la compréhension d’une singularité culturelle, de la spécificité d’un monde, d’une grammaire interactionnelle provoquant la sélection des pertinences selon des objectifs. Comprendre des activités avec leurs enjeux et leurs problèmes (pensons à la sociologie pragmatique), des cultures, des interactions sociales provoque un positionnement du chercheur au milieu des êtres. No pas à un point parfait de symétrie puisqu’il va privilégier la description des compétences humaines à celle des autres êtres, mais de manière à retenir, à partir de ce centre d’observation, le schème relationnel, les relations et les modalités de vie commune.

En ce sens, je n’ai jamais caché mon admiration envers l’œuvre de Bruno Latour dont j’ai tenté d’appliquer les principes dans mon travail ethnographique sur les paroisses françaises. Un des enjeux était de redonner à l’être divin sa vraie place interactionnelle et d’en présenter plus largement sa carte d’identité. Le récent texte de Latour, inspiré de l’œuvre de Souriau, propose même une analyse des manières d’être et des degrés d’existence, des phénomènes, des choses, des êtres imaginaires ou des divinités. Il s’agit bien de revaloriser le principe de symétrie à travers précisément une anthropologie symétrique, mais en maintenant cette position d’observateur au centre, c’est-à-dire en attentant que les êtres divers viennent se rencontrer à ce point de symétrie. A cet effet, il serait intéressant de suivre le déploiement théorique de la perspective monadologique, Leibniz-Tarde-Latour, un exemple de circulation d’idées qui dit bien à quoi consiste l’opération sociologique. Ainsi, Leibniz, comme ardent défenseur des monades, comme unité individuelle et indépendante avec leurs capacités, insiste bien sur le principe de variations et de distinctions entres ces entités. Capables certes d’association et de coordination, les monades individuelles sont aussi en action incessante, pénétrées par des pensées, des impressions et des perceptions diverses, toujours débordant l’activité principale. Actions incessantes, souvent étourdies, dit d’ailleurs Leibniz, qui n’aperçoivent pas ce qu’elles perçoivent. Bref, le fourmillement de l’existant toujours en train de se déplacer et de changer dans la continuité est le principe fort de la sociologie tardienne : partir du petit, du détail et des différences. Relisons Tarde dans Monadologie et sociologie : « La diversité, et non l’unité, est au cœur des choses : cette conclusion se déduit pour nous, au reste, d’une remarque générale qu’un simple coup d’œil jeté sur le monde et les sciences nous permet de faire. […] Insistons sur cette vérité capitale : on s’y achemine en remarquant que, dans chacun de ces grands mécanismes réguliers, le mécanisme social, mécanisme vital, le mécanisme stellaire, le mécanisme moléculaire, toutes les révoltes internes qui finissent par les briser sont provoquées par une condition analogue : leurs éléments composants, soldats de ces divers régiments, incarnation temporaire de leurs lois, n’appartiennent jamais que par un côté de leur être, et par d’autres côtés échappent au monde qu’ils constituent. Ce monde n’existerait pas sans eux ; mais sans lui ils seraient encore quelque chose. Les attributs que chaque élément doit à son incorporation dans son régiment ne forment pas sa nature tout entière ; il a d’autres penchants, d’autres instincts qui lui viennent d’enrégimentations différentes ; d’autres enfin, […], qui lui viennent de son fonds, de lui-même, de la substance propre et fondamentale sur laquelle il peut s’appuyer pour lutter contre la puissance collective, plus vaste, mais moins profonde, dont il fait partie, et qui n’est qu’un être artificiel, composé de côtés et de façades d’êtres. » (pp.78 et 80).

Que voyons-nous ? « Des hommes qui parlent, tous divers d’accents, d’intonations, des timbres de voix, des gestes ». Hétérogénéité, continue Tarde, mais d’où se dégage des habitudes, des rapprochements, des règles, à propos desquelles il faut chercher les lois sociales, d’imitation, de transmission et de propagation. D’association, comme dit Latour dans Changer la société, de connexion, en gardant l’objet sociologique et en posant ainsi l’observateur au milieu de la circulation « des êtres ».

Continuons à regarder les individus. Quand il quitte une activité, l’être humain en commence une autre alors que d’autres êtres, humains ou divins, ou avec des animaux et des objets divers, à moins qu’il soit seul avec ses pensées et ses perceptions . C’est là aussi que le phénoménographe doit se trouver et ne pas quitter son site de travail en même temps que l’observé abandonne son poste d’activité. Plus que l’activité, c’est la continuité du déplacement qui devient l’objet central de l’observation, l’enchaînement, l’articulation, l’entrecroisement par la rétention, l’anticipation des pensées, des actions, des gestes, le réseau, l’attachement non pas entre les êtres mais entre les actions accomplies par un même être. Ce point de vue fait voir une immensité de restes, de virtualités, de potentialités, plus ou moins actualisés çà et là, après ou avant, parfois même longtemps après.

Les sciences sociales ont un grand savoir-faire d’observation : filmer, photographier, à quoi s’ajoutent d’autres modalités nouvelles de découverte, comme la webcam, mais aussi, bien sûr la prise de notes qui dans ce cas - et c’est capital - ne peut être triée après sous peine de retomber dans le principe de pertinence, mais aussi les entretiens d’explicitation, ou encore l’écriture à la première personne, c’est-à-dire l’autographie ou encore le travail sur des écritures à la première personne d’autres personnes. Un enjeu capital de l’anthropologie existentiale est la circulation interdisciplinaire, en particulier avec la philosophie, qui est une source forte d’interrogations suscitant le regard existential de la phénoménographie. Les philosophes ne manquent pas eux aussi de valoriser les aspects de l’expérience : saisir l’homme comme il est, l’affronter directement, et non à reculons, en évitant les faux points de départ que sont l’inconscient ou la culture, mais aussi le cogito et la conscience. Plus près de nous la philosophie pragmatique avec James et plus encore que Dewey son empirisme radical finalement loin de ce qu’en fait aujourd’hui la philosophie dite pragmatique. Cet empirisme veut attendre les moments furtifs, le flux de la vie, des perceptions et des pensées, à propos desquelles les ethnographes ne sont pas les mieux placés puisqu’ils sont situés au moment central dirions-nous de la relation sociale. Ce que James reproche lui-même à la psychologie, de venir après la distinction sujet-objet, est adressable à la sociologie. Car ce flux d’expériences se fait selon une variété des champs et des intensités de conscience, le plus souvent en deçà de l’être humain lui-même. Mais n’est-ce pas le but de l’anthropologie, au sens différent d’ethnologie et de sociologie : l’être profondément empirique, existential. Car qui décrit ces existences? Ni vraiment les psychologues occupés souvent à des protocoles expérimentaux et centrés sur des activités spécifiques et encore moins les sociologues focalisés sur les mondes collectifs et les relations sociales. Surgissent ici deux interrogations motivantes: pouvons-nous établir des liens empiriques entre notre phénoménographie du mode mineur et des recherches de psychologie cognitive analysant, à partir de l’imagerie cérébrale, la perception subliminale, le clignotement attentionnel, la coordination d’activités multiples ou encore la distinction entre opération consciente et opération inconsciente? ( Dehaene). A ce sujet, est capitale la référence au travail accompli par Francisco Varela, en particulier sa théorisation très heuristique de l’immédiateté de l’action et de la perception, dissociée de tout processus de délibération et de réflexion ( Varela). Et, de l’autre côté, la description de l’acte d’exister maintient-elle encore possible des passerelles avec les macrologiques de la sociologie en termes de stratégie, raison d’agir ou détermination sociale, par exemple?

Le dialogue interdisciplinaire de l’anthropologie existentiale ne s’arrête pas là. Il se fait aussi avec l’éthologie, la primatologie, la théologie, la robotique selon les êtres des situations rencontrées. Mais aussi avec la préhistoire et les théories de l’évolution, non pas tant pour refaire les liens évolutionnaires entre les êtres appartenant ou non au genre Homo, mais pour mieux cerner les différences entre eux et aussi pense la différence anthropologiques. Il s’agit de ne pas voir seulement quatre millénaires d’histoire mais agrandir l’échelle de comparaison avec ces hommes qui ne sont plus vraiment des singes mais qui ne sont pas non plus des êtres appartenant à l’espèce de l’Homme moderne. Et aussi la primatologie. L’anthropologie a trop souvent oublié les singes et a trop résisté à la comparaison interspécifique malgré les mises en perspectives théoriques récentes de Maurice Godelier, la collaboration de Bruno Latour avec Shirley Strum, ainsi que les observations de Frédéric Joulian sur l‘habilité technique des chimpanzés. Nous voulons mentionner le risque de retomber dans les écueils que nous avons pointés dans les enquêtes classiques en sciences sociales, en particulier la centration du regard sur l’activité elle-même ou les rapports sociaux, et non sur les êtres. Rappelons au passage que Darwin constituait un journal d’observations, écrit sur un de ses enfants: «  J’avais pu faire des observations les plus minutieuses, et j’avais eu soin de les écrire sur-le-champ. Le principal objet de mes observations, écrit Darwin, a été l’expression, et je me suis déjà servi de mes notes dans le livre que j’ai publié sur ce sujet. »

Anthropologie existentiale, anthropologie empirique, phénoménographie anthropologique : un ensemble de termes qui sont des principes pour saisir et penser les détails non pas comme synonymes du concret de la vie mais comme constitués des restes, afin d’aller le plus loin possible dans la description des singularités et des particularités des êtres. Ce qui fait un homme, seul et avec les autres, ce qu’il perçoit, ressent quand il est seul et avec les autres, dans l’ ondoiement continu de sa vie. C’est un objectif-limite : il suppose concrètement d’aller le plus loin possible dans ce travail, en densifiant la description et en sachant son incomplétude infinie. Comment suis-je donc quand j’ai une intention, quand je délibère, je décide, je préfère, je veux, j’hésite, j’ai fortement ou peu conscience de mon action ? Nous pourrions continuer ainsi à proposer de tels exercices d’observation, en fait rares. Car qui observe en situation naturelle ces moments d’être dont sont friands les philosophes mais trop dépendants d’exemples retirés de tout contexte: l’effort, la volonté, la décision, le choix, l’intention, la croyance, le commencement d’une action, la continuité d’une séquence d’action, la passivité, l’oubli… Sur ce type de questions, l’enjeu de la focale méthodologique est capital et il nous renvoie dans ce cas à un autre dialogue, avec la psychologie cognitive, en tout cas à la nécessité des chemins de passage et de traduction avec phénoménographie et psychologie. Observer le cours de l’existence, c’est donc observer les modes de perception et d’attention, les fluctuations d’intensité, les formes d’enchevêtrement et d’articulation entre les séquences d’action, la docilité, l’économie cognitive, etc. Et ce dans une perspective comparée entre les différents êtres, mais aussi en fonction de paramètres sociaux et culturels. A l’évidence, l’anthropologie existentiale et l’observation phénoménographique des moments se heurtent aux grands concepts : liberté, obéissance, décision, intention et bien sûr et plus encore pouvoir, religion, politique, société. ). Cette description des instants des êtres, des instants qui se suivent, il s’agit de ne pas la laisser à l’écriture littéraire mais au contraire de faire fructifier le savoir-faire méthodologique, transmissible, vérifiable, façon de l’enquête de terrain, tout en le déplaçant au profit de la description et de la compréhension des différents êtres.