Cet extrait est tiré de "L'acte d'exister. Phénoménographie de la présence" d'Albert Piette (Socrate Editions Promarex, 2009). Ce livre est préfacé par Fabrice Clément et postfacé par Laurence Kaufmann. 

Il y a sans doute beaucoup de manières de faire des sciences sociales, comme l’atteste l’histoire de la sociologie et de l’ethnologie. Après un bon siècle de réflexions et d’enquêtes, l’argumentation critique entre les diverses théories se fait soit au nom de la « société » en reprochant de mettre entre parenthèses l’institution et les déterminations sociales, soit au nom de l’ « action » en reprochant de mettre entre parenthèses la liberté, la rationalité, la réflexivité des acteurs, soit encore au nom de la structure et de l’action, en critiquant les tentatives de synthèse qui ne réussissent pas l’équilibre entre les deux pôles. Tous les livres d’histoire des sciences sociales retracent ce dialogue plus ou moins polémique entre les porte-parole de chaque tendance. Mais dans le fond, toutes les théories contournent la présence de l’être humain en situation. C’est précisément à l’objectif de décrire la présence de celui-ci que nous voulons consacrer la phénoménographie : regarder, noter, écrire ce qui apparaît, l’homme dans sa présence et ses actions, quand il est avec les autres. Car quelle discipline se charge de décrire l’être humain en situation? La psychologie privilégie l’expérimentation en laboratoire, la philosophie est le plus souvent dans le questionnement théorique et les sciences sociales, quand elles choisissent d’observer, cherchent à comprendre un groupe, une société, une interaction, une activité sociale.

La phénoménographie a pour ambition d’observer et de décrire le plus précisément possible les êtres humains, en évitant cette mise en perspective socio culturaliste (d’où la suspension du terme « ethnographie » ). Elle garde le cap sur les informations importantes pour comprendre l’enjeu de la situation mais elle le dirige aussi sur celles qui ne le sont pas. Elle veut observer les êtres humains mais aussi d’autres êtres comme les divinités ou les animaux, pour mieux comprendre la spécificité humaine. Pour décrire l’existence et la présence, la phénoménographie n’exclut pas de viser un seul homme, « cet homme-ci », de pratiquer l’auto-observation et de mieux saisir ainsi les états mentaux.

Les enquêtes sociologiques ou ethnologiques de terrain visent à comprendre les cultures, les sociétés, les interactions, les groupes, les mondes. Du choix du sujet à l’écriture finale, les opérations mobilisées constituent une suite d’étapes visant à éliminer des détails et à sélectionner ce qui est jugé significatif en fonction de l’objectif socioculturaliste ou interactionniste (cf. Ethnographie de l'action et Petit traité d'anthropologie pour la critique des enquêtes classiques de terrain). Plus que la culture, la structure ou l’interaction, c’est l’être humain lui-même présent en situation, dans ses relations avec les autres, qui intéresse la phénoménographie. C’est lui qui constitue l’objet d’observation dans le déroulement de ses séquences d’action mais au phénoménographe de garder cette focale jusqu’à l’écriture finale, sans être absorbé par une perspective sociologique. A cet effet, un ensemble de principes méthodologiques et théoriques sont à préciser. Ils doivent favoriser et maintenir ce regard décalé vers les êtres humains. Ce sont ces principes que nous tenterons d’appliquer dans les différents exercices phénomégraphiques proposés tout au long de ce livre.

C’est d’abord de la situation où les hommes se trouvent et des séquences d’actions qu’ils y accomplissent qu’il faut partir. Nous posons donc comme unité d’observation la situation en tant que configuration spatio-temporelle circonscrite et animée par les êtres humains, entre eux, avec d’autres êtres et des objets. La vie constitue-t-elle autre chose qu’ une suite de situations en train de s’enchaîner à travers des séquences d’actions ? La focalisation en direct sur les situations et les actions en train de se faire permet d’éviter non seulement de penser des essences stabilisées et la valorisation nominaliste des concepts, mais aussi de partir de définitions préconstruites pour mieux se laisser étonner par la présence humaine dans les séquences d’action. Ce n’est pas le travail, la politique, la religion comme macro-entité qui existe et qui constitue un objet d’analyse mais seulement de hommes accomplissant des séquences d’actions et prononçant des énoncés. Il convient ainsi de ne pas abstraire actions et paroles de l’être humain car de fait c’est lui que nous suivons dans le cours quotidien, de situation en situation, à travers ses différentes activités.

De là, il paraît important que chaque situation comme lieu d’observation rapprochée subisse une opération de mise à plat. Celle-ci consiste précisément à suspendre la mise en perspective des données sélectionnées au nom d’une logique sociale ou culturelle, donc à attribuer aux éléments qui sont le plus souvent qualifiés comme pertinents par le discours des sciences sociales (les rapports sociaux, les classes sociales, la culture, les intentions, les intérêts, la rationalité, l’historicité…) un statut descriptif non supérieur à celui d’autres éléments : les à-côtés, les restes et tout ce qui ne semble pas compter dans la situation. Le regard centré sur l’être humain, avec un travail de notation et d’organisation des notes le moins épurateur possible, implique non seulement une attention aux activités anodines et contingentes construisant sans intensité particulière la vie sociale, mais aussi aux moments vides, aux pauses, aux coulisses, ainsi qu’aux gestes secondaires, aux êtres et aux objets périphériques, c’est-à-dire à un ensemble de données négligées selon les grilles de pertinence des hommes eux-mêmes ou selon les paramètres habituels de sélection des sciences sociales. Regardés de près, pénétrés et complétés par ce genre de détails, actions et énoncés revêtent un effet d’ordinaire, dont la description et l’interprétation doivent maintenir constante la référence à ce qui se passe et ce qui apparaît. Il s’agit alors de tendre à homogénéiser le moins possible l’être humain dans une entité collective et de ne pas le figer dans une qualification ou un état durable mais plutôt de le suivre dans ses hésitations cognitives. Ainsi, d’une situation spécifique où sont présents des êtres humains, le phénoménographe dirige son regard sur la présence dans l’action, l’enchaînement et le rythme de la journée, pour mieux ensuite décortiquer des détails gestuels et des états d’esprit et analyser des moments d’être en particulier.

La mise à plat phénoménographique n’est pas nécessairement déconnectée d’un regard polyfocal qui consiste à retrouver les différentes strates de sens dans la situation : d’une part, ses enjeux mobilisateurs pour lesquels les êtres humains sont là et font ce qui est à faire et d’autre part, les êtres ou les choses qui ne comptent pas, transitoirement sans importance. C’est seulement après la mise à plat que le regard polyfocal peut créer une perspective socioculturelle globalisante avec les éléments pertinents selon les significations attribuées par les hommes, tout en gardant à côté ou autour les détails sans importance : des êtres, des gestes, des objets. Mise à plat et polyfocalité alimentent ainsi une lecture de la présence humaine en terme de paradoxe, qui consiste à découvrir dans l’action de l’être humain une qualité caractéristique et, simultanément, une autre qualité contraire ou contradictoire à la première. Sans qu’elle suppose, entre ces qualités, une association fusionnelle ou une tension dialectique en vue de produire un troisième terme, l’analyse des situations en terme de paradoxe minimise l’impact d’une caractérisation univoque des éléments décrits et analysés, et génère un effet modalisateur, ou si l’on veut, fluidifiant, sur la spécificité même des actions et des interactions concernées. Le choix de la logique paradoxale garantit ainsi le foisonnement de la vie sociale comme irréductible à toute logique totalisatrice, permettant en particulier d’inscrire, dans son schème d’intelligibilité, des faits souvent négligés. Elle permet de ne pas oublier les conditions concrètes dans lesquelles l’homme agit, parle et pense, d’éviter l’écrasement des particularités et contingences situationnelles au nom de l’homogénéité socioculturelle, ainsi que l’imputation de sentiments ou de compétences plus grandes que ceux ou celles qu’il manifeste concrètement en situation. Cette lecture paradoxale n’est pas dissociée de l’ironie comme mode de connaissance visant à observer une action sous un angle inattendu et à la rendre intelligible à partir d’un point de vue contraire à ses cadres habituels d’interprétations. L’ensemble de ces opérations intellectuelles a pour visée d’une part d’éviter le risque de la surinterprétation et d’autre part, de rester en accord avec l’anthropologie générale, souvent absente dans les travaux de sociologie, comme conception de l’homme, valorisant l’indétermination inhérente à l’être humain par laquelle il entretient une distance avec lui-même.

Un autre élément du regard phénoménographique consiste dans la description référentielle des données observées et sélectionnées. Il s’agit de ne pas isoler le produit textuel final de ce qui s’est passé réellement en situation, au moins de ce que l’observateur a vu et entendu, et de privilégier ainsi la production d’indices des situations originelles spécifiques plutôt que les descriptions synthétisantes. Nous recommandons dans cette perspective l’observation en particulier photographique et en rapport direct avec le texte écrit, puisque la photographie est par excellence une image indiciaire, trace du réel et des présences qu’elle marque de son empreinte lumineuse et donc directement déterminée par son référent, mais aussi la retranscription de conversations entre acteurs, écrites sur le champ et notées scrupuleusement en rapport étroit avec les analyses proposées.

Aujourd’hui, la sociologie et la philosophie de l’action proposent des ensembles conceptuels associés à des programmes théoriques souvent différents - même si les différences ne sont pas toujours clairement précisées -: intention, rationalité, conscience, volonté, interaction, action située, régime d’action, accomplissement pratique, expérience… Par rapport à ces travaux incontournables pour une avancée dans la compréhension de l’action, notre objectif d’observer et de décrire la présence humaine dans le cours de l’action se trouve en décalage. Notre travail trouve certes des appuis dans l’une ou l’autre des propositions théoriques des récentes théories de l’action, intégrant les apports des philosophies pragmatiques et analytiques en sciences sociales. Mais en même temps il est difficile de ne pas faire le constat d’un manque de renouveau méthodologique pour mieux tirer les leçons de ses apports théoriques. C’est l’objectif de la phénoménographie de (re)découvrir les êtres humains au cours de leurs actions au quotidien.

Dans la mise en perspective phénoménographique, la question « que fait un individu dans une situation? » ne peut être séparée d’une autre: « comment est un individu en situation, avec les autres ? En focalisant notre attention sur l’être humain, nous proposons différentes manières de l’approcher dans ses liens avec les autres et de centrer la réflexion, à toutes les étapes de la recherche, sur ses modes de présence dans le cours de l’action. Nous le ferons dans ce livre à partir d’exercices théoriques, méthodologiques et descriptifs - ceux que nous avons déjà eu l’occasion de présenter sont ici reprécisés ou recadrés sous ce nouveau fil conducteur - que nous considérons comme des indications, plutôt des incitations auxquelles nous espérons que les jeunes chercheurs seront sensibles. Singularité de l’être observé, subjectivité de l’observateur, valorisation du temps et du rythme plutôt que du lieu, le trop classique « terrain », observation de notions philosophiques, comparaison entre les êtres humains et non humains : autant de points dont la phénoménographie devra convaincre dans l’échiquier des sciences humaines et sociales.

Nous parlerons souvent d’« être ». Non seulement parce que ce terme caractérise bien l’acte d’exister mais aussi parce qu’il est suffisamment générique pour désigner aussi bien les êtres naturels comme les hommes et les animaux, que les êtres divins et aussi les entités abstraites comme les êtres collectifs. Dans ce livre, c’est la présence de l’être humain qui est au centre de notre réflexion. Nous consacrerons aussi deux exercices à une comparaison avec Dieu, les êtres collectifs et le chien. Comparative, la phénoménographie des êtres humains et non humains revient à la question de l’anthropologie générale : qu’est-ce qu’un homme ? Elle est alors phénoménographie anthropologique. Le dernier exercice consistera à poser une perspective évolutionnaire sur cette spécificité humaine, à partir de données sur l’évolution du traitement du mort et l’émergence de l’acte de croire.

S’il fallait définir la phénoménographie, nous dirions qu’elle constitue une observation-description des êtres en situation, en les suivant dans leur basculement, selon le rythme du temps et des journées, en mettant entre parenthèses les variations socioculturelles et en centrant l’attention, à partir de zooms différents, sur les modes de présence, c’est-à-dire les actions, les gestes et les états d’esprit constitutifs de l’acte d’exister. Le travail phénoménographique, c’est analyser l’acte d’exister en tant qu’il déborde la dimension sociale de l’être mais qui constitue ainsi une dimension essentielle de la vie commune. Aimer, pleurer, faire la fête, travailler, se reposer, croire et devenir squelette : autant de moments très humains qui pourraient surprendre le lecteur mais qui nous aideront à réfléchir sur les sciences sociales, leurs modalités d’observer et d’analyser, à théoriser et aussi à comparer différents êtres et à contribuer à notre manière à un nouveau projet pour l’anthropologie qui en a grandement besoin, comme l’écrit lui-même Philippe Descola: « L’anthropologie est donc confrontée à un défi formidable : soit disparaître avec une forme épuisée d’humanisme, soit se métamorphoser en repensant son domaine et ses outils de manières à inclure dans son objet bien plus que l’anthropos, toute cette collectivité des existants liée à lui et reléguée à présent dans une fonction d’entourage ».