Réfléchir à l’existence, la philosophie et l’anthropologie s’y attèlent, l’une en faisant appel à la pensée « pure », à l’exercice de la pensée en elle-même et pour elle-même, l’autre en se confrontant au réel et en allant voir ce qui se passe sur le « terrain » de la vie.

S’unissant autour d’un projet commun, la philosophie et l’anthropologie s’éloignent par leurs méthodes. Le terreau du savoir philosophique se fonde au cœur de la pensée et des abstractions, tandis que le creuset du savoir anthropologique se trouve dans le savoir-faire ethnographique. Chacune conserve ainsi sa « marque de fabrique » qui la fait exister de manière autonome.

Les deux disciplines s’embrassent et se démarquent dans un mouvement antagoniste.

Elles veulent penser la vie, la différence anthropologique, et pour ce faire elles ne peuvent pas ne pas se rencontrer.

Le dialogue entre la philosophie et l’anthropologie, et dans une plus large mesure, entre la philosophie et les sciences sociales, semblent aller de soi. Ce qui ne signifie pas que les deux disciplines doivent s’unir pour n’en former plus qu’une, mais que chacune, en se nourrissant de l’autre, viendra affirmer d’avantage sa spécificité, et en ressortira grandie.

Nous pensons que le débat et la confrontation entre la philosophie et les sciences sociales peut permettre un renouvellement du regard à la fois pour le philosophe et pour le chercheur en sciences sociales.

Pour l’anthropologue, se saisir de quelques interrogations fondamentales de la philosophie en les confrontant au réel peut s’avérer être très prolifique. Et pour le philosophe, mettre sa pensée à l’épreuve de la vie réelle, du « quotidien ». (B. Bégout)

« Par rapport à la philosophie, la vie quotidienne se présente comme non philosophique, comme monde réel par rapport à l’idéal (et à l’idéel). En face de la vie quotidienne, la vie philosophique se veut supérieure, et se découvre vie abstraite et absente, distanciée, détachée. »  (S. Cavell)

Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche à l’anthropologie, qui finalement nous dit bien peu de choses sur la vie et le « vivre »…

Ici, nous nous proposons de mettre en résonance une œuvre philosophique majeure, L’Ethique de Spinoza, et le projet phénoménographique. Que dit Spinoza à l’anthropologue ?

Ceci ne vient se positionner qu’à titre de réflexion autour de la possibilité de faire dialoguer entre elles philosophie et anthropologie.

Comment, par la philosophie et le recours aux textes philosophiques, renouveler le regard du chercheur en sciences sociales sur le terrain ?

Comment confronter des concepts philosophiques, parfois bien obscurs, au terrain anthropologique ?

Nous aurions pu proposer le même exercice avec d’autres œuvres philosophiques, et sans doute aurait-ce été aussi stimulant.

Plusieurs citations nous accompagneront tout au long de ce petit exercice. [ Nous nous référons ici à la présentation et traduction de L’Ethique par Bernard Pautrat. (Seuil, 1999) ]

« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » (Ethique 3, proposition VI.)

Dans l’Ethique, on retrouve une notion centrale, celle du conatus, que Spinoza définit comme le fait de « persévérer dans son être », ou, pour le dire plus simplement, le fait de continuer à être. Notion qui transcende donc l’univers de la philosophie pour venir intéresser l’anthropologie.

Des humains qui continuent à vivre, c’est bien ce qu’observe l’anthropologue sur son « terrain ». La condition sine qua non de l’anthropologie c’est bien d’observer des êtres vivants. Quand ils sont morts, ils n’intéressent plus l’anthropologue. Donc l’anthropologie est bien une science du vivant.

Et que font les êtres vivants ? Et bien ils vivent et persévèrent dans leur existence !

Voilà ce que nous faisons tous autant que nous sommes, et tant que nous sommes en vie.

Oui le petit homme grandit, va à l’école, il devient adulte, commence à travailler, fonde une famille… Mais ceci ne peut se faire sans une condition fondamentale : l’acte d’exister, qui surplombe tous les autres, et qui est en filigranes dans toute situation.

L’acte d’être est premier, il accompagne la trame de l’existence, et ce de la naissance - où nous sommes « mis » dans l’état d’existence - jusqu’à la mort, où nous est retiré cet état.

L’état d’existence nous jette immédiatement et irrémédiablement dans la nécessité de continuer à exister. Nécessité qui est là, dès les premiers balbutiements de la vie du jeune nourrisson. L’acte de continuer s’immisce au cœur de chaque situation de vie.

Et donc, bien plus que de s’intéresser à l’humain en tant qu’enfant, salarié d’une entreprise, père de famille, ou personne âgée, ne serait-il pas plus stimulant de se pencher sur l’homme en tant que « viveur » ?

La théorie du conatus vient interroger le champ des sciences sociales, et peut servir de cadre ou de support d’analyse de situations de vie. Le conatus se définit comme une essence, mais n’est pas orienté vers telle ou telle direction ; il va s’actualiser en situation et selon les situations. Et donc ce qui intéresse l’anthropologie (et les sciences sociales en général), c’est l’actualisation en situation du conatus.

Cet homme qui vit et qui continue à vivre, quel est-il ? Comment est-il ?

L’acte de continuer c’est avant tout ne pas rester, aller en avant, se déplacer, se projeter dans la situation suivante… Vivre c’est continuer au jour le jour, de situations en situations, d’instants en instants…

« Il n’existe rien au-delà de la succession des jours, l’un après l’autre. Et empoigner un jour, accepter le quotidien, l’ordinaire, cela n’est pas donné mais à faire. » (S. Cavell)

La vie est un engagement continuel. Continuel : à savoir de chaque instant.

A lire L’Ethique, on mesure combien la situation et l’instant ne sont pas rien mais qu’ils sont ces petits riens qui font tout. La vie se déploie comme succession et enchevêtrement de situations, d’instants et d’états qui ne se ressemblent pas.

Spinoza vient, par l’importance qu’il donne à l’instant, soutenir le projet phénoménographique et appuyer la nécessité, pour l’anthropologue, d’observer ce qui se vit « ici et maintenant », en situation.

Comment se fait cette continuation dans l’existence ? Comment vit-on du matin au soir ?

Répondre à ces questions suppose en effet d’observer les personnes vivre, de les suivre au fil des situations… Se pencher sur le détail, « détailliser » la vie, la disséquer…Même si ce que nous pourrons dire du réel se situera toujours en-deçà de sa richesse. On sait combien la tentative d’épuisement du réel est vaine, mais doit-on pour autant abandonner la perspective de l’approcher ?

Chaque instant détient, dans la philosophie spinoziste, un potentiel de remise en cause de notre puissance d’agir, de notre conatus. Remise en cause plus ou moins forte pouvant aller jusqu’à la mort physique. L’enjeu de chaque instant de notre existence c’est la vie ou la mort. Les causes extérieures menacent ou en tout cas sont susceptibles de menacer notre puissance d’exister. D’où une certaine précarité existentielle.

Laurent Bove, commentant l’Ethique, écrit qu’il résulte de la puissance des autres conatus un « danger » constituant la « structure permanente de l’existant ou du mode fini », de sorte que « agir, c’est mettre sa vie en péril, et on ne peut pas ne pas agir, car notre être est action. »

La vie est dans le mouvement. Mouvement physique certes, mais également mouvement des affects et des pensées. Un mouvement à saisir pour l’anthropologue qui se propose d’observer et de décrire la vie.

Et observer les hommes vivre, c’est se confronter à l’acte de persévérance.

Or, quand nous nous penchons de plus près sur les thèmes de recherche prisés par les sciences sociales, nous sommes surpris de constater que ce qui est au cœur même de toute vie, la persévérance, constitue une zone d’ombre.

Si Spinoza rend légitime l’exercice phénoménographique, il vient également défendre une phénoménographie comparée des êtres (humains et non humains) par l’idée même que l’Homme n’est qu’une partie de la Nature et qu’il ne doit pas être considéré, ceci étant, comme « un empire dans un empire. »

Notons que le conatus n’est pas une particularité ni même une supériorité anthropologique, mais que chaque chose, en tant qu’elle existe, en est dotée.

La philosophie spinoziste vient décentrer le regard de l’anthropologue. L’Homme n’est pas au centre, car dans la Nature il n’y a ni centre ni périphérie.

Cela vient appuyer plusieurs choses : tout d’abord, l’homme est un être entouré, c’est-à-dire entouré de la Nature, et de fait il serait absurde de le concevoir de manière isolée. Le préjugé anthropocentrique altère notre connaissance du monde.

Ensuite, le regard de l’anthropologue se doit d’être « équitable » (M. Vicart), c’est-à-dire qu’il doit laisser une place identique à toutes les choses, afin que chaque présence soit rendue présente. Laisser une place aux présences donc, et non à la seule présence humaine. Penser la co-présence, la présence aux côtés d’autres présences. Ne pas mettre entre parenthèses le monde. Car notre rencontre avec le monde est à la fois inévitable et permanente.

Ce monde d’êtres qui nous entourent se présente à nous, humains, comme un « toujours déjà là ».

Il convient d’ouvrir le champ d’investigation de l’anthropologie en ne se bornant plus à un objet d’étude unique qui serait l’Homme, conçu comme « un empire dans un empire », mais en étudiant les autres êtres en eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Concevoir l’être humain et les autres êtres, mais aussi l’être humain avec les autres êtres.

Avec les autres êtres car chez Spinoza, l’Homme est à la fois ce qui s’efforce de persévérer en vertu de la puissance qui le constitue, mais il est aussi ce qui est déterminé à exister et à opérer par des causes extérieures.

Il vient rompre avec une vision de l’homme acteur, conscient, rationnel, décideur…

L’homme est pris par les causes extérieures, il doute, il hésite, et fait des choix dont il ne mesure pas toujours la portée…

« Je dis que nous agissons, quand il se fait en nous quelque chose dont nous sommes cause adéquate, c’est-à-dire (par la définition précédente) quand de notre nature il suit, en nous ou hors de nous, quelque chose qui peut se comprendre clairement et distinctement par elle seule. Et je dis au contraire que nous pâtissons, quand il se fait en nous quelque chose, ou quand de notre nature il suit quelque chose, dont nous ne sommes la cause que partielle. » (Ethique 3, définition II.)

Pour Spinoza, la conscience, la rationalité, la liberté sont et seront toujours limitées par le pouvoir des causes extérieures.

« Il ne peut se faire que l'homme ne soit pas une partie de la Nature, et puisse ne pâtir d'autres changements que ceux qui peuvent se comprendre par sa seule nature et dont il est cause adéquate. » (Ethique 4, proposition IV)

La vie a besoin de l’Autre pour perdurer. Il nous faut ingurgiter des aliments pour subsister. Il nous faut respirer de l’air. Il nous faut nouer des relations avec des êtres.

Le conatus est à la fois intrinsèque et extrinsèque.

Intrinsèque car je suis et je continue d’être en moi-même et par moi-même.

Extrinsèque parce que cette persévération ne peut se faire sans l’Autre, Autre qui vient augmenter ou diminuer ma puissance d’être et d’agir. Autre qui me sert d’appui dans mon existence.

« Les causes extérieures nous agitent de bien des manières et, comme les eaux de la mer agitées par des vents contraires, nous sommes ballottés, sans savoir quels seront l’issue et notre destin. » (Ethique 3, proposition LIX, scolie.)

Spinoza nous décrit un homme en proie aux inconstances.

Ces fluctuations, ces oscillations sont les états de conflits intérieurs qui nous « ballottent » sans cesse. Fluctuations qui naissent du fait que les hommes sont continuellement exposés, et qu’ils se laissent prendre et tirailler par les choses extérieures.

« Nous pouvons montrer que l’Amour existe joint au Repentir, au Dédain, à la Honte… » (Ethique 3, proposition LIX, scolie.)

Si Spinoza définit trois affects primaires que sont le Désir, la Joie et la Tristesse, il existe, nous dit-il, une infinité d’affects dans lesquels viennent s’insérer des nuances.

Ce qui nous fait dire que l’être humain est en proie à des affects complexes, parfois contradictoires. L’état de tristesse ou de joie ne suffisent pas à définir l’état dans lequel se trouve l’homme dans une situation donnée. Il faut y injecter des nuances, des colorations, des teintes. Les affects ne sont sans doute jamais purs et exclusifs. Lorsque l’amour domine, la haine est sans doute là, en retrait.

« Si nous imaginons que quelqu’un aime, ou désire, ou a en haine, quelque chose que nous-même aimons, désirons, ou avons en haine, par là même, nous aimerons, etc. la chose avec plus de constance. Et, si nous imaginons qu’il a en aversion ce que nous aimons, ou inversement, alors nous pâtirons d’un flottement de l’âme. » (Ethique 3, proposition XXXI)

Cette proposition décrit l’état d’influence que nous subissons lorsque nos sentiments à l’égard d’une chose sont confirmés ou contredits par ceux d’un autre (influence des affects des autres, ou plutôt de ce que nous imaginons être les affects des autres.)

Spinoza nomme l’état intermédiaire entre deux sentiments contraires « flottement de l’âme » qui présente une analogie avec le doute du point de vue de la pensée.

Ce « flottement de l’âme », nous en faisons l’expérience quotidiennement quand nous sommes en proie à l’hésitation et à des sentiments contraires à l’égard de quelque chose. Dès lors, il nous faut concevoir qu’il est possible et même fréquent d’être affecté de manière contradictoire.

L’anthropologue doit s’attacher à saisir le mouvement des affects de situations en situations. Ne pas figer l’homme dans un état durable, mais au contraire le suivre dans ses hésitations affectives mais aussi cognitives. Hésitations affectives et cognitives qui se succèdent, mais aussi « flottement», nuances.

La méthode phénoménographique, par l’observation du cours concret de la vie, permet, il nous semble, de saisir ces hésitations, fluctuations, incohérences à la fois affectives et cognitives, qui colorent la présence.

« Dans la présence, la résonance avec le monde entier nous affecte selon les oscillations de tons que nous éprouvons entre l’angoisse et la sérénité. Ces sentiments ne sont que rarement purs et exclusifs l’un de l’autre. » (B. Honoré)

Par ailleurs, la méthode auto phénoménographique qui consiste, pour l’anthropologue, à se prendre soi-même comme objet, nous semble également très pertinente pour rendre compte des états d’esprit et affects que nous expérimentons dans notre vie d’humain. Décrire cet être humain qui s’expérimente lui-même de l’intérieur.

Autre point qu’il nous paraît important de mentionner : Spinoza ne présuppose pas d’une essence humaine qui viendrait enfermer l’Homme dans un état immuable de la naissance à la mort. A aucun moment il ne dit « voilà qui est l’Homme ».

En laissant libre et ouvert le champ de l’essence, la philosophie spinoziste nous permet ainsi d’appréhender le changement. Les limites humaines sont ouvertes.

A la question « que peut l’Homme ? », la réponse ne peut se trouver qu’en situation. On ne peut pas y répondre a priori. On ne sait jamais par avance ce que peut un Homme ni ce que peut un corps. Définir l’humain suppose de le définir en situation.

Cette humanité ouverte et « incluante » que nous propose Spinoza nous séduit par son « éthique ».

Si nombre de philosophes se sont attachés à définir l’Homme, ils l’ont fait en laissant aux marges de l’humanité certains hommes qui n’avaient pas les critères pour entrer dans la case « humain ».

L’Homme comme « animal politique »Succession de définitions de l’Homme qui n’ont fait qu’ouvrir un appel à l’exclusion de l’altérité. , « animal rationnel », « animal doué du langage », « animal qui peut rire »

Or, dans la philosophie spinoziste, l’humanité de l’homme qui ne marche pas ou plus, qui ne parle pas, qui « perd la tête »… n’est pas remise en cause. Le doute quant à l’humanité de l’altérité altérée n’est pas permis.

La persévérance dans l’exister, si elle intéresse depuis longtemps la philosophie, ne semble pas questionner l’anthropologie. Et pourtant… Comment penser la vie humaine sans réfléchir à l’acte qui la fonde ?

Questionner ce qui a priori ne pose pas question, ce qui semble aller de soi, et qui se révèle être la question fondamentale. Le geste de vivre nous semble si familier, si évident, si présent qu’il est finalement passé sous silence, et n’est pas interrogé par l’anthropologie.

Saisir ce qui semble nous échapper, ce qui semble insaisissable. Saisir l’épaisseur de l’instant.

Le cours de toute existence. Humaine et non humaine.

Si l’Ethique nous ouvre de nouvelles pistes de recherche et de réflexion, reste à présent à les confronter au réel.

Suivre le fil d’une vie d’homme, d’enfant, de chien… Penser la façon dont ces êtres font leur « métier d’être. » (E. Lévinas)