Ce blog s'est arrêté en juin 2010. Pour plus d'informations sur la suite de ces travaux, cf. http://www.albertpiette.net/

 

La phénoménographie anthropologique associe une double compétence : d’une part, observer et décrire le cours de l’action et surtout les modes de présence dans celui-ci ; d’autre part, réfléchir sur la spécificité de la différence anthropologique. L’ensemble des travaux d’Albert Piette est articulé à ce double objectif.

Il fut un temps où les anthropologues s'intéressaient presque systématiquement aux origines de la vie sociale et au passage de la nature à la culture. Devenue trop souvent synonyme de sociologie ou d'ethnologie, l'anthropologie se focalise désormais sur les spécificités d'un événement, d'une activité, d'un groupe. Ainsi, une fois posée comme base nécessaire au développement des sciences sociales, l'unité du genre humain est mise entre parenthèses et c'est alors la diversité, la variabilité, la différence qui deviennent l'objet presque exclusif du discours des sciences sociales. L'anthropologie suspend alors toute recherche sur les invariants entre les êtres humains et toute réflexion fondamentale sur ceux-ci. Nous pensons que l'anthropologie ne doit pas être cantonnée à l'étude des diversités socioculturelles et qu'elle ne peut rester indifférente aux données évolutionnaires ou à la question de la différence des humains par rapport à l'ensemble des êtres vivants.

La question du réel, de ce qui se passe en situation lorsque des hommes sont ensemble est l’autre des grandes motivations de l'anthropologue. Nous voulons précisément ancrer la réflexion anthropologique sur le travail phénoménographique : regarder, écouter, prendre des notes, décrire. Ayant suspendu la mise en perspective socioculturaliste et les modes spécifiques, sociologiques ou ethnologiques, de sélection des données, la phénoménographie vise des descriptions fines du cours concret de l'existence des individus. Mais dans la perspective anthropologique, la phénoménographie est nécessairement sous-tendue par des exercices comparatifs en vue d’explorer les modes de présence et d'action des autres êtres, ceux qui accompagnent l'homme dans sa vie quotidienne, les para-humains comme les animaux domestiques, les institutions et les divinités mais aussi, à partir du savoir-faire phénoménographique, les chimpanzés et autres singes anthropoïdes dans le but de comparer les compétences cognitives et sociales. Cette visée comparative ajoute, dans la catégorie des humains, les êtres « extrêmes », ceux qui sont au début de la vie, les enfants, si peu étudiés comme interactants avec leurs compétences et leurs modalités de présence spécifiques, mais aussi ceux qui sont poussés au bout de leur vie par l’âge, la maladie ou la souffrance. La phénoménographie anthropologique, ainsi conçue à partir de la fécondité de l'exercice comparatif et du travail interdisciplinaire (avec la philosophie, l’éthologie, la psychologie du développement…), permet de redécouvrir des aspects oubliés de l’existence humaine. Ainsi, en se focalisant sur des individus humains et para-humains, la phénoménographie est au centre d'une anthropologie à la fois empirique et générale.